Pourquoi je refuse de prier contre une personne
Il y a une phrase que j'entends depuis trente ans, et elle me fait toujours le même effet. Un frère vient me voir après une veillée, le visage fermé, et il me dit : « Je sais qui c'est. »
Il sait qui c'est. C'est sa tante. C'est le vieux du quartier. C'est la deuxième épouse de son père. C'est le cousin qui a réussi trop vite. Et maintenant qu'il sait, il veut prier — mais ce qu'il appelle prier, c'est demander à Dieu de frapper.
Je l'arrête toujours là. Pas parce que je doute de sa souffrance : elle est souvent réelle, et lourde. Mais parce que la prière qu'il s'apprête à faire ne le délivrera pas. Elle va le lier.
Ce que le texte dit, et ce qu'il ne dit pas
« Nous n'avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les dominations, contre les autorités, contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants dans les lieux célestes. »Éphésiens 6 : 12
Ce verset est cité partout. Il est rarement pris au sérieux.
Paul écrit cette phrase à des gens qui avaient de vrais ennemis — des voisins qui les dénonçaient, des maîtres qui les battaient, des autorités qui les emprisonnaient. Il ne leur dit pas « vous n'avez pas d'adversaires ». Il leur dit : vos adversaires ne sont pas vos adversaires. Ce qui vous combat n'habite pas dans la chair et le sang de votre voisin. Viser votre voisin, c'est tirer à côté.
Et c'est précisément ce que fait la prière d'accusation. Elle vise un visage. Elle rate la structure.
Un poste, pas une personne
Quand j'enseigne sur les gardiens de la destinée familiale, je pars d'Ésaïe 22. Schebna occupait un poste dans la maison du roi. Dieu ne l'a pas maudit : il l'a destitué. « Je te chasserai de ton poste, l'Éternel t'arrachera de ta place » — et la clef est passée en d'autres mains.
Voilà la nature du combat. Ce qui tient une famille, ce n'est pas la méchanceté d'un oncle : c'est une fonction occupée dans l'invisible, une porte tenue, une clef détenue. Une fonction se destitue. Un être humain, non.
C'est pourquoi, dans mes vingt requêtes, aucune ne se prie sur le nom d'une personne. Pas une. Ce n'est pas de la prudence, c'est de la justesse : on ne destitue pas un visage, on destitue un poste.
Trois raisons de ne jamais prononcer un nom
La première est que la vengeance ne nous appartient pas. « À moi la vengeance, à moi la rétribution, dit le Seigneur. » (Romains 12 : 19) Ce n'est pas une suggestion de tempérament doux. C'est une revendication de compétence : Dieu réserve ce dossier à son propre tribunal. Le croyant qui prononce une malédiction sur un nom ne se bat pas pour Dieu ; il prend sa place.
La deuxième est que l'ordre du Maître est explicite. « Priez pour ceux qui vous persécutent. » (Matthieu 5 : 44) Jésus ne parle pas ici de gens désagréables, il parle de persécuteurs — de ceux qui font vraiment du mal. S'il y avait une exception, elle serait là. Il n'y en a pas.
La troisième est pratique, et c'est celle que trente ans m'ont le mieux apprise. Le croyant qui prie contre une personne ne guérit jamais. Il reste attaché à celui qu'il combat. Son attention, son sommeil, ses conversations tournent autour de cet homme ou de cette femme. Il croit faire la guerre ; en réalité il entretient un lien. J'ai vu des familles entières passer dix ans à prier contre quelqu'un qui, pendant ce temps, ne pensait pas une seule fois à elles.
Si un nom te monte au cœur pendant la veillée, il y a une seule chose juste à en faire : le transformer en intercession pour son salut. Cela coûte. C'est aussi ce qui coupe le lien.
Et quand ce n'est pas un gardien du tout
Il faut dire cette partie, même si elle dérange, parce que son absence fait beaucoup de dégâts.
Toute difficulté familiale n'est pas une attaque spirituelle. Il y a des enfants qui échouent à l'école parce qu'ils ne voient pas le tableau et qu'il leur faut des lunettes. Il y a des mariages qui se défont parce que deux personnes ne se parlent plus depuis quatre ans. Il y a des maladies qui demandent un médecin, des dettes qui demandent un budget, des brouilles qui demandent une réconciliation et parfois une réparation.
Spiritualiser ces situations ne les règle pas : cela les prolonge, et cela ajoute à la peine des gens la culpabilité de n'avoir pas « assez prié ».
Le discernement fait partie du combat. La prière ne dispense jamais de l'obéissance pratique. Un homme qui jeûne contre un esprit de pauvreté pendant qu'il refuse de tenir ses comptes ne combat pas : il se dérobe.
Ce que je demande à ceux que j'accompagne
Trois choses, toujours, avant une veillée de ce type.
D'abord, écrire ce que l'on constate, pas ce que l'on soupçonne. « Trois divorces dans la famille en douze ans » est un constat. « C'est ma tante » est un soupçon. On prie sur le constat.
Ensuite, vérifier ce qui relève du naturel. Y a-t-il un médecin à voir, une dette à régulariser, une parole à demander en pardon ? On le fait d'abord. Le ciel ne remplace pas ce que Dieu nous a donné la main pour faire.
Enfin, décider à l'avance que la veillée ne nommera personne. Cette décision se prend à froid, avant d'entrer dans la prière, parce qu'au milieu du combat l'émotion parle plus fort que la doctrine.
Le but de ce combat n'a jamais été la ruine d'un homme. Il est la délivrance des captifs et la gloire de Dieu. Le jour où la prière vise un visage, elle a déjà changé de camp — même si elle est sincère, même si elle est bruyante, même si elle est faite à genoux.
Destituer un poste, oui. Réclamer une clef, oui. Maudire un nom, jamais.
Ce texte reprend et développe l'avertissement qui ouvre le manuel de veillée « Je destitue tout gardien des ténèbres de la destinée de ma famille », vingt requêtes de prière fondées sur Ésaïe 22 : 19-22.
Textes cités selon la version Louis Segond.