Quand ce n'est pas un gardien
J'enseigne sur les gardiens de la destinée familiale depuis des années. Alors ce que je vais écrire ici va peut-être surprendre : la moitié des situations qu'on m'amène sous ce nom-là n'en sont pas.
Et je crois qu'il faut le dire, parce que l'erreur inverse fait beaucoup plus de dégâts qu'on ne l'imagine.
Ce que coûte un mauvais diagnostic
Un homme vient me voir. Son commerce ne tient pas. Il veut une veillée.
Je lui pose trois questions. Est-ce qu'il sait combien il a encaissé le mois dernier ? Non. Est-ce qu'il sépare la caisse du commerce de l'argent de la maison ? Non. Est-ce qu'il connaît le prix auquel il revend, marge comprise ? Pas exactement.
Cet homme n'a pas un esprit de pauvreté. Il a un problème de comptes. Et si je prie pour lui ce soir-là sans rien lui dire, il va repartir soulagé, il va recommencer de la même façon, et dans six mois il reviendra plus découragé qu'avant — avec, en plus, la conviction que même Dieu ne peut rien pour lui.
Voilà ce que coûte un mauvais diagnostic : on ne règle pas le problème, et on ajoute la culpabilité à la peine. La personne finit par croire qu'elle n'a pas assez prié, pas assez jeûné, pas assez cru. Alors qu'il lui manquait un cahier et une discipline.
Ce que l'Écriture elle-même distingue
On me répond parfois que tout est spirituel. C'est une phrase qui sonne pieuse et qui ne résiste pas au texte.
Paul écrit à Timothée, qui est son fils dans la foi et un homme de Dieu : « Ne continue pas à ne boire que de l'eau ; mais fais usage d'un peu de vin, à cause de ton estomac et de tes fréquentes indispositions. » (1 Timothée 5 : 23) Il ne lui ordonne pas un jeûne. Il ne chasse rien. Il lui donne un conseil de santé.
Le même Paul laisse Trophime malade à Milet (2 Timothée 4 : 20). L'apôtre dont les mouchoirs guérissaient les malades à Éphèse laisse un compagnon malade derrière lui, sans explication et sans culpabilité.
Et Jacques, quand il parle des querelles entre frères, ne cherche pas un démon : « D'où viennent les luttes, et d'où viennent les querelles parmi vous ? N'est-ce pas de vos passions qui combattent dans vos membres ? » (Jacques 4 : 1) Il désigne le cœur humain, pas une puissance extérieure.
L'Écriture distingue. Nous devrions distinguer aussi.
Les questions que je pose avant toute veillée
Je demande toujours ces quatre choses, et je ne les saute jamais, même quand la personne est pressée.
Qu'est-ce qui se répète exactement ? Pas une impression : des faits. « Trois divorces dans la famille en douze ans » est un constat. « Tout va mal chez nous » n'en est pas un. Tant qu'on ne peut pas écrire le constat en une phrase vérifiable, on n'est pas prêt à prier dessus.
Y a-t-il une explication naturelle que personne n'a vérifiée ? Un enfant qui échoue à l'école a-t-il passé un examen de la vue ? Une fatigue qui dure depuis six mois a-t-elle été présentée à un médecin ? Une affaire qui coule a-t-elle des comptes tenus ? Le ciel ne remplace pas ce que Dieu nous a donné la main pour faire.
Y a-t-il une porte pratique restée ouverte ? Une dette qu'on évite de régulariser, une parole dure jamais retirée, une relation qu'on sait devoir arrêter, un commerce dont on n'est pas fier. Il arrive qu'une veillée serve surtout à ne pas faire ce qu'on sait devoir faire.
Est-ce que quelqu'un peut me contredire ? Une personne qui connaît la famille et qui a le droit de dire « non, ce n'est pas ça ». L'homme qui ne consulte personne finit toujours par confirmer ses propres soupçons.
Les trois signes qui, eux, font penser à une structure
Après ces questions, il reste des situations qui ne s'expliquent pas. Voici ce qui m'alerte vraiment — et il en faut plusieurs, pas un seul.
La répétition exacte, à travers des vies différentes. Pas « plusieurs malheurs », mais le même événement, au même âge, dans des branches de la famille qui ne se fréquentent plus. La disproportion entre des causes différentes et un résultat identique.
L'effondrement au seuil. Des choses qui tiennent jusqu'au moment précis où elles vont aboutir : le contrat signé la veille de l'annulation, le mariage défait trois semaines avant la date, le diplôme manqué à la dernière épreuve. Toujours au même point.
La reprise après une délivrance réelle. Quelque chose a cédé, c'était net, et au bout de quelques semaines tout revient à l'identique. Là, la question n'est pas de savoir s'il y a une structure : c'est de savoir ce qui n'a pas été installé à la place (Matthieu 12 : 43-45).
Ce que je réponds quand ce n'est pas un gardien
Je ne renvoie jamais quelqu'un en lui disant qu'il n'a rien. Ce serait aussi faux que de lui inventer un ennemi.
Je prie avec lui — pour la sagesse, pour la force de faire ce qu'il doit faire, pour la paix pendant le temps que cela prendra. Et je lui donne la tâche concrète : le médecin à voir, le compte à ouvrir, le pardon à demander, le cahier à tenir.
La prière ne dispense pas de l'obéissance pratique. Elle la rend possible.
Discerner n'est pas douter. C'est refuser de faire la guerre à un ennemi qui n'est pas là, pendant que le vrai problème continue tranquillement son travail.
« Que celui qui pense être debout prenne garde de tomber. » Et que celui qui pense avoir compris commence par vérifier.
Ce texte accompagne les manuels de veillée « Je destitue tout gardien des ténèbres de la destinée de ma famille » et « Exécuter le jugement qui est écrit », dont il reprend l'avertissement d'ouverture.
Textes cités selon la version Louis Segond.